Le festival Pharenheit, organisé par Le Phare, Centre Chorégraphique National du Havre Normandie, ne se contente pas de programmer de la danse contemporaine dans un théâtre. Depuis sa création, il investit des lieux qui n’ont rien de scénique : musées, bibliothèques, jardins, friches. Cette stratégie de déplacement pose des questions concrètes sur la production, la médiation et l’accès du public à des formes chorégraphiques pensées pour des espaces non standardisés.
Pharenheit au Havre : cartographie des lieux investis par le festival
La programmation de Pharenheit se distingue par la diversité des sites qu’elle mobilise à chaque édition. La 9e édition, en 2021, illustre bien cette logique : 9 partenaires impliqués dans l’accueil des spectacles, du MuMa (musée d’art moderne André Malraux) aux Jardins Suspendus, en passant par le Théâtre des Bains-Douches, l’Artothèque de l’ESADHaR, le Frac Normandie Rouen ou encore l’association FORT !.
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Le Volcan, scène nationale du Havre, figure aussi parmi les structures partenaires. Chaque lieu impose ses propres contraintes acoustiques, spatiales et réglementaires. Danser dans une salle de musée ou dans un jardin public, ce n’est pas la même chose qu’évoluer sur un plateau noir équipé de pendrillons et de découpes.

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L’édition 2019 avait déjà été remarquée pour son recours à des « lieux inhabituels », selon la presse régionale. Julie Salgues avait par exemple présenté « Une danseuse dans une bibliothèque » à Saint-Étienne-du-Rouvray, déplaçant littéralement la danse dans un équipement de lecture publique.
| Lieu partenaire | Type d’espace | Usage habituel |
|---|---|---|
| MuMa | Musée | Exposition d’art moderne |
| Jardins Suspendus | Jardin / patrimoine | Promenade, botanique |
| Théâtre des Bains-Douches | Salle de spectacle | Théâtre, performance |
| Artothèque ESADHaR | Galerie / école d’art | Arts visuels, prêt d’oeuvres |
| Le Volcan | Scène nationale | Spectacle vivant pluridisciplinaire |
| Association FORT ! | Lieu associatif / friche | Événements culturels |
Ce tableau montre que la majorité des sites ne sont pas des plateaux de danse. La contrainte technique est réelle : absence de gril, sol inadapté, jauge variable, absence de coulisses.
Contraintes de production en site non dédié à la danse contemporaine
Programmer un spectacle dans un musée ou un jardin public implique des arbitrages que le public ne voit pas. Le sol est le premier paramètre : un parquet de musée ne se danse pas comme un tapis de danse Harlequin. Certaines pièces sont repensées pour s’adapter au lieu, d’autres exigent un revêtement temporaire.
La sonorisation pose un problème symétrique. Dans un espace ouvert comme les Jardins Suspendus, la diffusion sonore se disperse. Dans un musée, la réverbération peut rendre une bande-son inaudible ou au contraire envahissante pour les salles voisines.
Chaque lieu partenaire impose une adaptation technique spécifique qui touche aussi la lumière, la sécurité du public et la circulation des artistes. L’absence de coulisses oblige parfois à repenser les entrées et sorties des danseurs, transformant la contrainte en choix esthétique.
La 9e édition annonçait 15 projets artistiques pour 22 représentations, incluant spectacles, performances et installation. Cette densité, répartie sur plusieurs sites, suppose une logistique de tournée interne à l’échelle d’une ville. Les équipes techniques doivent monter et démonter dans des délais serrés, parfois dans des bâtiments qui ne disposent d’aucun quai de déchargement.
Médiation et accessibilité : ce que change le hors-les-murs pour le public
Sortir du théâtre pour aller vers le public, c’est le discours classique. La réalité de Pharenheit est plus nuancée. Un spectacle dans un musée n’attire pas spontanément le public habituel de la danse contemporaine, mais il ne capte pas non plus automatiquement les visiteurs du musée.
La médiation devient un maillon de production, pas un supplément. La compagnie pjpp a proposé lors de l’édition 2021, au MuMa, une « visite mal guidée » dans le cadre de l’exposition de Philippe De Gobert. Claire Laureau et Nicolas Chaigneau y mêlaient parcours muséal et intervention performative, brouillant volontairement la frontière entre visite et spectacle. Le public était prévenu : « il sera nécessaire de vérifier les informations que vous aurez reçues ».

Ce type de proposition exige une communication différente de celle d’un spectacle en salle. Le spectateur ne sait pas toujours ce qu’il vient voir, ni combien de temps cela dure, ni s’il doit s’asseoir ou marcher. Les équipes de médiation doivent anticiper ces questions sans figer l’expérience.
- L’accueil sur site non théâtral nécessite une signalétique temporaire et un personnel formé au format performatif, pas seulement à la billetterie classique.
- Les jauges réduites de certains lieux limitent l’accès mais créent une proximité avec les artistes que les grandes salles ne permettent pas.
- Le jeune public, devenu un axe éditorial du festival depuis 2019, suppose des formats courts et des lieux adaptés à l’accueil de familles, avec des contraintes de sécurité renforcées.
Créations originales et programmation : le poids du « fait maison » dans Pharenheit
Un festival peut se contenter d’accueillir des spectacles en tournée. Pharenheit fait un autre choix. L’édition 2021 affichait 5 créations parmi les 15 projets programmés, soit un tiers de la programmation constituée de pièces nouvelles. Ce ratio élevé signifie que le festival ne se limite pas à la diffusion : il produit ou coproduit des oeuvres.
Le festival incluait aussi une installation de pièces chorégraphiques sonores et une exposition photographique, élargissant le spectre au-delà du spectacle vivant stricto sensu. 14 équipes artistiques réunies sur une même édition, c’est un volume qui place Pharenheit parmi les rendez-vous structurants de la danse contemporaine en Normandie.
La direction artistique d’Emmanuelle Vo-Dinh, à la tête du Phare depuis 2018, a orienté le festival vers une programmation qualifiée d' »éclectique et audacieuse » par la presse nationale. Le positionnement mêle artistes confirmés et compagnies émergentes, pièces de plateau et formats performatifs in situ.
Le soutien institutionnel, notamment de la DRAC Normandie et de la Ville du Havre, ancre Pharenheit dans un écosystème où le CCN joue un rôle de structuration territoriale pour la danse. L’édition 2020 avait d’ailleurs été l’occasion de rappeler publiquement ce rôle d’accompagnement des danseurs et des compagnies par le ministère de la Culture.
La question qui se pose pour les prochaines éditions reste celle de l’échelle. Multiplier les lieux partenaires augmente la visibilité mais fragmente l’expérience du spectateur, qui doit se déplacer d’un site à l’autre dans une ville étendue. L’équilibre entre rayonnement géographique et cohérence de parcours festivalier n’est jamais définitivement trouvé.

